Eco-conception de site web - Performance et Ecoindex

Début 2021, Gerald Holubowicz a réalisé un classement Ecoindex des sites de presse sur son blog Journalism.design. Cet ancien journaliste, enseignant, passionné par la culture numérique et les nouvelles formes d’écriture, et devenu Product Owner, s’intéresse de près à la performance des sites web. Comment faire émerger une prise de conscience autour de nos usages numériques ? Comment rester cohérents entre les intentions et les actions en faveur de la préservation de l’environnement ? Nous allons voir en quoi webperf et performance énergétique se rejoignent.

Sur quels critères peut-on mesurer l’empreinte carbone d’un service numérique ? Y a-t-il des typologies de sites qui ont par nature plus ou moins d’impact, et peut-on compenser cela ?

Gerald Holubowicz : Internet a bien évolué et s’est alourdi au fil du temps, mais évidemment, pas question de revenir au Minitel. On doit composer avec les techniques et les usages actuels en termes d’expérience utilisateur, de design, d’interactivité… Et naturellement, un blog à faible audience avec peu de contenus n’a pas le même impact écologique et environnemental qu’une plateforme E-commerce, ou qu’un site de presse avec un fort trafic et beaucoup de contenus. Cet impact peut trouver son origine aussi bien dans la conception d’un frontend non optimisé que dans une infrastructure lourde, qui génèrent et font l’objet de grands volumes de requêtes.

Au-delà de l’interface et des aspects techniques, il existe de nombreux leviers et outils pour limiter l’impact environnemental d’un site internet. Par exemple, pour un site E-commerce, la nature des articles vendus est importante, notamment leur provenance et leurs conditions de production. Adopter une démarche éco-responsable totale consisterait à avoir un site performant en termes de ressources, et à proposer des produits responsables sur toute la chaîne de fabrication et d’acheminement.

Aussi, une activité de production industrielle ou numérique consomment forcément des ressources et de l’énergie. Mais réfléchir en termes de compensation me semble être une piste intéressante, par exemple, en investissant dans des initiatives en faveur de la préservation de ces ressources dont on a besoin pour concevoir des produits ou des services.

Pour un média, secteur que je connais le mieux, on ne peut évidemment pas envisager de se passer de contenus multimédias (images, photos, vidéos…) pour rendre les pages performantes. Aussi, l’information et le trafic que ces sites web génèrent sont leur raison d’être. Par ailleurs, l’économie de ce secteur fait que les investissements directs en faveur de l’environnement et du développement durable semblent plus compliqués à envisager que pour d’autres marchés. Mais je pense que malgré tout, il faut se poser la question de la cohérence entre ce qu’on promeut et comment on se positionne en termes de performance énergétique.

C’est dans cette optique que j’ai réalisé ce classement Ecoindex des sites de presse.

Qu’est-ce qu’Ecoindex ?

G. H. : Ecoindex est un outil édité par Green IT, qui  permet d’évaluer différents indicateurs de performance, à travers l’impact ou l’empreinte que peut avoir un site internet sur l’environnement (ndlr. Le fonctionnement détaillé est précisé dans cet article). C’est un plugin qui peut s’installer sur les navigateurs Chrome et Firefox, et qui inspecte les pages web. Plus le score est élevé, meilleur il est.

3 critères techniques sont observés : 

  • le nombre de requêtes pendant le chargement ; 
  • le poids de la page, incluant les images, les fichiers son, les fichiers texte, les fichiers multimédia, le JavaScript... ;
  • la taille du DOM.

Ecoindex indique aussi le volume d’eau consommée et l’émission de gaz à effet de serre (GES) pour délivrer la page web testée.

Ce score ne remplace pas un audit détaillé, mais il est très utile pour se comparer avec des sites web similaires dans son éco-système.

Et je reviens donc à la démarche de mon projet : la presse véhicule un certain nombre de valeurs sur la préservation de l'environnement, alors autant l’aider à entrer dans un cercle vertueux en prenant conscience de ce qui pourrait être amélioré ! C’est le sens de ce que j’évoquais un peu plus tôt à propos de la responsabilité et de la compensation.

Ecoindex m’a permis de faire une synthèse technique et de comparer les sites de médias français sur une base cohérente. Je l’ai fait sur des titres de presse, mais on peut le faire sur n’importe quel autre secteur, et aussi sur d’autres aspects - d’ailleurs je cherche un outil qui me permettrait de faire la même synthèse sur l'accessibilité

Derrière tous ces enjeux de performance, de préservation des ressources et d’accessibilité, mon idée est de souligner le fait que dans la conception d’un produit numérique, il y a une part de politique qui se joue, et la façon dont il est conçu est une prise de position. La performance d’un service numérique, ou son absence de performance, a un impact qui va bien au-delà de l’utilisation individuelle.

La webperf peut-elle contribuer à limiter l’impact écologique et environnemental du numérique ? 

G. H. : Naturellement, le manque d'optimisation a un impact. A l’inverse, plus un site est rapide, plus les pages web sont légères, moins elles consomment d’énergie et de ressources pour un serveur et pour l’utilisateur final. En termes de conception, cela passe par un DOM léger, la réduction du nombre de requêtes, la compression des images, l’optimisation du code (HTML, CSS, JavaScript…), mais aussi un design sobre.

Par ailleurs, comme le soulignent les créateurs d’Ecoindex, les terminaux ont le plus fort impact sur l’environnement par rapport aux infrastructures réseau et aux datacenters.

Or, la webperf, ou l’optimisation du frontend, peuvent justement avoir un impact favorable en termes d’usages mobiles. Si un site internet est trop gourmand pour un matériel ancien, la CPU et la batterie seront en sur-régime et les possesseurs de smartphones les moins performants seront frustrés par leur expérience sur des sites ralentis. 

Rendre un site rapide et performant, et donc optimiser sa vitesse de chargement, est une nécessité pour assurer l’égalité d’accès à un service numérique.

Si un site est lourd et donc lent, il y aura forcément un décalage entre les personnes qui seront équipées d’un mobile performant, et celles qui ont un mobile d’entrée de gamme. En plus, implicitement, ces possesseurs de mobile peu performant ou ancien seront invités à le jeter pour en acheter un nouveau qui va plus vite, ce qui crée du déchet et contribue à produire toujours plus d’appareils alors que ceux en circulation sont en état de marche.

La performance web doit permettre de répondre à certaines des problématiques importantes relative à notre façon de consommer : les changements perpétuels de device et leur durée de vie, mais aussi la consommation titanesque de ressources et d’énergie pour alimenter les fermes de serveurs qui assurent nos services en ligne.

Les progrès technologiques vont-ils nous permettre d’aller vers davantage de sobriété pour réduire notre empreinte écologique, ou sommes-nous en train d’aller dans le sens inverse ?

G. H. : J’espère que nous finirons par aller dans le bon sens !
Voici par exemple un progrès dont j’aimerais bien qu’il voie le jour, surtout pour les sites qui doivent archiver de grands volumes de données sur de longues périodes - et les médias en font partie. Ce serait un véritable bénéfice de pouvoir rendre les pages d’archive automatiquement statiques pour économiser de l’espace de stockage, et donc utiliser moins de ressources pour les conserver et les servir. Pour le moment, aucun des CMS que je suis amené à utiliser ne propose cette option. Ce serait un véritable progrès !

A l’heure actuelle, en matière de technologies numériques, les innovations se succèdent, mais pas les questions qui devraient aller avec.

Je pense par exemple aux NFT. Le Bitcoin est actuellement au 143ème rang mondial en termes de consommation d’énergie, devant certains pays comme la Lituanie. Etant donné l’intérêt que présentent les NFT pour authentifier, valoriser et monétiser des produits matériels comme immatériels, j’imagine que la presse pourra difficilement y échapper. Mais alors, quid de la dépendance énergétique ?! 

Je compare vraiment cette situation à celle qu’on a pu connaître dans les années 80-90 avec le développement et l’engouement pour les bombes aérosol en tous genres pour l’hygiène, tuer les moustiques… Jusqu’au moment où nous avons réalisé qu’on était en train de faire un trou dans la couche d’ozone.

Toutefois, la bonne nouvelle est qu’il y a aussi une prise de conscience de la part de certains utilisateurs. La responsabilisation et l’esprit critique se développent autour du numérique et de ses impacts sur l'environnement, et les entreprises ont vraiment intérêt à anticiper ce mouvement.

Pour les services numériques, on observe aussi des avancées en termes de design d’interface, avec les modes Dark screen ou Dark UI. Ce sont des bonnes pratiques, et peut-être qu’un jour elles évolueront jusqu’à atteindre le pixel noir qui ne consomme rien… Bien que cela pose certainement d’autres problèmes en termes de design et d’accessibilité. Il y a forcément un équilibre à trouver, mais dans tous les cas, c’est une très bonne chose que la réflexion émerge, et que le sujet des économies d'énergie devienne enfin prépondérant.

La gestion responsable d’un service numérique doit pouvoir se faire au même titre que la responsabilité sociale, la qualité de vie au travail, l’égalité... 

Malgré la volonté d’aligner les intentions et les actes, il faut parfois faire des compromis sur le choix de certains fournisseurs de services, des partis pris graphiques… mais en avoir conscience permet au moins de savoir ce qu’on doit compenser. Et c’est exactement l’objectif du classement que j’ai réalisé : lancer la réflexion autour de nos pratiques et voir comment les améliorer.

Je concluerais sur un point important : améliorer ne veut pas dire qu’il faut faire plus, ça peut vouloir dire qu’il faut faire mieux, et parfois moins.

Dans ce sens, je vous invite à découvrir le site solar.lowtechmagazine.com, qui fonctionne à l’énergie solaire. C’est un bel exemple de minimalisme technologique. Quand il n’y a pas assez de soleil pour alimenter les panneaux qui font tourner les serveurs, le site est tout simplement down. Dans le fond, peut-être que nous devrions nous déshabituer à ce que tout soit toujours disponible. Avons-nous vraiment besoin de serveurs qui tournent 24/24h ?

Chez Fasterize, nous avons aussi la conviction que la performance d’un site fait partie des bonnes pratiques pour plus de sobriété numérique. L’optimisation du frontend pour des pages rapides et légères contribue à diminuer la sollicitation de ressources côté serveur et encore plus côté client.

Il faut savoir que le numérique représente 3,8% des émissions de gaz à effet de serre (GES), 0,2% de la consommation d’eau et 5,5% de la consommation d’électricité (chiffres mondiaux 2019). Ces ordres de grandeur vous semblent peu importants ? Eh bien sachez que si le numérique était un pays, il aurait environ 2 à 3 fois l’empreinte de la France. Nous avons donc un rôle à jouer pour limiter cet impact environnemental, et la webperf fait partie des leviers !

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